Des nouvelles de Jeanne !

Nous avions l’habitude de la voir venir à la messe avec des enfants. Dans sa vie active, elle était assistante familiale. Dans sa retraite active, elle a choisi de rester au service des enfants dans le besoin.

Lorsque Jeanne m’a dit la bonne nouvelle de sa retraite, elle m’a aussi expliqué qu’elle la souhaitait active et faite de bénévolat. Elle était heureuse d’avoir pris contact avec une association catholique pour ça. Elle a déménagé, a fait une formation en vue de partir en volontaire bénévole quelque part dans le monde pour œuvrer auprès d’enfants dans le besoin. De très loin en très loin, j’avais de ses nouvelles et puis un jour, elle m’a envoyé un message pour m’inviter à sa messe d’envoi en mission. C’était au mois de février 2024. Une belle messe présidée par l’évêque du diocèse de l’endroit où elle se trouvait.

C’est alors que Jeanne crée un groupe WhatsApp dans lequel se trouvent des gens de notre paroisse, des amis jésuites, des amies, des membres de sa famille. Comme je lui avais exprimé mon souhait de pouvoir suivre son bénévolat, elle m’ajoute aussi très gentiment.

.Flashback. Lorsqu’elle a déménagé de Saint-Denis, elle a laissé un souvenir d’elle pour notre paroisse. À chaque fois que nous en avons besoin, nous sortons un joli tapis fuchsia pour les mimes d’Évangile par les enfants. C’était le sien. Celui qu’elle nous a offert. Alors, la prochaine fois que vous le verrez, vous aussi, vous penserez à elle.

À partir de ce moment, avec son groupe de proches, nous suivons Jeanne dans ses préparatifs. Elle fait ses bagages et, pleine d’entrain et de bonne volonté, s’en va prendre l’avion pour la Côte d’Ivoire. Quel dépaysement en perspective !

Son départ était le 12 mars 2024 :
“Bonjour à tous, me voilà en partance… Fatiguée mais heureuse… À bientôt pour la suite de cette belle expérience… Bisous à vous”
Voilà comment cela a véritablement commencé pour moi qui voulais suivre son aventure de volontariat depuis le confort de mon petit appartement.
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Aujourd’hui, j’aimerais vous dire qu’elle est heureuse de vivre cette expérience là-bas, mais la réalité est toute autre : Jeanne a écourté son voyage de 6 mois de manière radicale et est déjà de retour pour la France.

Retour sur une mission d’amour

Le voyage pour arriver jusqu’à l’orphelinat où elle est attendue se passe avec quelques péripéties puisque la voiture tombe en panne sur le trajet des 400 km qui la sépare de l’aéroport à sa destination. Le chauffeur roule d’une manière sans doute très particulière parce qu’elle nous parle aussi de sa peur durant ce trajet. En cours de route, elle croise un chaton abandonné qu’elle adopte aussitôt en disant que cela plaira sans nul doute aux enfants d’avoir un compagnon à poils duquel s’occuper.

Au milieu de son périple pour arriver jusqu’à l’orphelinat et alors qu’elle rencontre difficulté sur difficulté, je trouve un de ses messages WhatsApp particulièrement beau : “La vie est trop belle mes amis. Profitez-en au maximum. Quels que soient les obstacles, franchissez-les avec confiance. Ne vous fixez pas de limites, ayez juste confiance en vous. Dieu est grand, il ne nous abandonne pas.”

Jeanne est pleine de ressources et d’une énergie joyeuse qui transpire dans tous ses petits messages remplis d’émoticônes souriants. Depuis mon petit salon, j’ai hâte de la voir arriver. J’ai hâte aussi de voir quelques photos de cet endroit où elle sera durant ces quelques mois.

.15 mars 2024.

C’est l’après-midi. Nous recevons des nouvelles de Jeanne. Elle est enfin arrivée à destination ! Youpi ! Il était temps ! Presque trois jours de voyage… Cela m’a paru long.

A peine arrivée, son esprit se met en marche, calcule, projette. L’ampleur de ce qu’il y a à faire ici est important, très important, si important. Sa mission se passe dans un orphelinat. Elle nous dit tout de suite combien elle trouve les enfants adorables et comme ils l’ont tout de suite adoptée. En quelques heures, ils l’appellent déjà “Tata”. C’est un mot à la fois respectueux et affectueux. A peine arrivée que celui qu’elle nommera toujours comme “partenaire” l’emmène pour aller faire des courses. Quelque peu étonnée, elle nous dit qu’arrivés au marché, il la laisse se débrouiller seule alors que lui-même s’en va profiter de la messe sans même lui présenter l’orphelinat (ce sont les enfants qui le feront).

Sur le groupe WhatsApp, je vois une Jeanne qui se transforme en Marthe. Elle est au service. Toujours au service. Au milieu de ces temps un peu particuliers qui lui semblent dépasser la charge de sa mission, elle s’occupe des enfants, aide pour faire leur repas, s’occupe de l’intendance, et ses temps préférés : elle joue avec les enfants.

Jeanne nous envoie quelques vidéos parfois. Ce sont des images qui restent dans notre cercle privé et que je ne vous distribuerai pas ici. Mais on comprend alors en images les besoins qu’elle évoque. Cela fait déjà plusieurs fois qu’elle nous exprime le cruel manque de vêtements, de draps, de meubles et d’objets pourtant essentiels à un environnement serein. Et là, tout à coup, je vois que ces manques dont elle parle sont tristement visibles. Alors que les enfants dansent devant la caméra, je vois ce grand garçon (11 ou 12 ans) qui est vêtu d’une robe de fille transformée en jupe ; n’y a-t-il donc même pas un short à sa taille quelque part ?

Jeanne pense à faire une collecte de fonds afin de pouvoir payer des vêtements à ces enfants. Cela ne fait pas deux jours qu’elle est là qu’elle a déjà repéré une friperie où elle pourrait trouver le nécessaire.

.16 mars 2024.

Les messages de Jeanne parlent des enfants, de leurs besoins, de leur émerveillement face aux petites attentions qu’elle leur a réservé… et puis ses messages parlent aussi de la réalité de la situation, du “partenaire” qui lui apparaît fuyant et qui ne semble pas prendre sa tâche de responsable très au sérieux. Depuis sa prise en charge à l’aéroport, toujours souriante dans ses messages, Jeanne nous explique que la réalité en Afrique la rattrape. Les coutumes sont différentes, certes… mais cet homme “le partenaire” est vraiment particulier. Posé dans son rôle d’homme en place, il donne des ordres auxquels Jeanne ne semble pas pouvoir se soustraire. La réalité de l’Afrique ? Non… Plutôt la réalité d’un homme qui fait suivant son bon vouloir.

Sur le groupe WhatsApp, les messages d’encouragements pleuvent. Jeanne est soutenue. Ses proches lui disent combien sa tâche est grande mais que Dieu reste présent et que l’Esprit Saint l’aidera à trouver force et solutions.

Tard le soir, elle nous envoie aussi des messages pour nous dire comme l’émerveillement des enfants la comble de joie. Les enfants sont sa joie, la raison de sa présence ici.

.17 mars 2024.

Jeanne donne le rythme. Dès le matin, avant de partir à sa tâche déjà quotidienne, elle nous envoie son Bonjour et la vision de la journée qui l’attend. Chacun est à l’écoute. Certains lui répondent avec un petit message d’encouragement. Quand je relis a posteriori les messages de cette journée, je vois que Jeanne se plaint toujours du “partenaire”, mais aucun de nous ne fait bien attention à ce qu’elle écrit… elle continue de recevoir beaucoup de messages d’encouragements lorsqu’elle nous raconte le quotidien des enfants, l’environnement dans lequel ils sont ensemble.

.18 mars 2024.

Des projets, elle en a plein la tête. Elle nous explique avec entrain ce qu’est véritablement sa mission :
📍 s’occuper des enfants du réveil jusqu’au coucher
📍 les accompagner à l’école
📍 l’aide aux devoirs
📍 s’occuper de leur linge, de leurs chambres
📍Aider une jeune accueillie chez le “partenaire” pour les repas du midi et du soir
📍Gestion de la douche des enfants
📍Encadrer leurs différentes activités
📍Aller aux rendez-vous pour leur scolarité

Jeanne a enfin visité l’intégralité de l’orphelinat aujourd’hui et elle a découvert une belle salle de jeux… Une belle salle de jeux entièrement vide. Quelques jours plus tard, nous découvrirons par l’envoi d’une vidéo combien elle est véritablement vide. La seule chose qui la constitue sont ses murs, son plafond et son sol. C’est propre… mais vide… Aucune image aux murs, aucun meuble, aucun jeu ni jouet… pas même un coussin pour rendre l’espace un peu douillet. Juste la nudité d’une grande pièce. Il y a fort à faire !

Sur le groupe WhatsApp, chacun répond chaleureusement aux messages de Jeanne. Elle a tant de projets et s’émerveille tant de la vie en devenir de ces enfants que cela fait chaud au cœur.

.19 mars 2024.

La cuisinière emmène Jeanne faire des courses au marché. Jeanne nous raconte aussi sa visite à l’école des enfants, nous envoie des vidéos des enfants en train de jouer aux chaises musicales. Même avec rien, Jeanne sait organiser. Devant mon écran, je m’émerveille de ça.

.20 mars 2024.

Jeanne verbalise encore une fois l’urgence de trouver des vêtements pour les enfants. Ils sont sa priorité. Elle va même jusqu’à penser mettre cette cagnotte en route. Jeanne continue ses activités pour les enfants. Aujourd’hui, elle nous partage en image la production en pâte à modeler de formes de cœur et de boudin qu’ont faites les enfants. “Tata, c’est pour toi ça ! C’est un cœur !” Les enfants aiment son contact ; surtout celui que Jeanne appelle “ma super-glue”, un enfant de la rue particulièrement affectueux et toujours en recherche de câlins. Cette après-midi-là, un petit groupe d’enfants passe encore du temps dans son bureau.

Jeanne nous dit aussi qu’elle a des problèmes. Elle ne nous en dit pas beaucoup plus. Je crois qu’elle se pose de sérieuses questions quant à la rigueur du “partenaire”. Il lui téléphone pour lui dire que s’ajoutent aux six enfants déjà présents dans l’orphelinat cinq personnes (dont une maman avec son bébé). Jeanne se plaint de l’ampleur de sa tâche dans l’intendance de cet orphelinat de 20 lits (lits superposés, malheureusement sans draps) qu’elle doit accomplir seule.

Nous commençons à mieux nous rendre compte que derrière tous les sourires de Jeanne et son désir de bien faire, la réalité est peut-être un peu différente de ce que nous avons bien voulu d’abord percevoir. Le ton des messages des membres du groupe WhatsApp commence à changer. Ils sont nombreux ceux (surtout “celles” puisque le groupe est essentiellement constitué de femmes) qui réagissent enfin à l’ampleur des tâches qui lui sont “données” par le “partenaire”. Aux réactions enfin concordantes à la réalité, Jeanne s’ouvre et exprime un peu plus les difficultés rencontrées sur le terrain.

Dans ses messages, Jeanne semble être esclave dans le quotidien de cette journée qu’elle vient de passer.

Les messages de soutien et de prière pour lui donner courage continuent d’affluer jusque tard dans la soirée.

.21 mars 2024.

Le “partenaire”, après de multiples promesses, annonce à Jeanne qu’ils vont enfin aller faire ensemble des courses. Des courses devant permettre à Jeanne d’aménager sa chambre avec un espace cuisine. Finalement, c’est seule qu’elle doit faire les courses pendant que lui préfèrera encore une fois aller à la messe (lui dit-il).

Jeanne continue de nous envoyer de belles images d’activités avec les enfants… Aujourd’hui, les enfants dansent joyeusement sur la vidéo que nous recevons. Elle nous apprend aussi que c’est un quelque chose qu’elle fait tous les jours avec eux.

En toute fin de soirée, Jeanne nous écrit quelques échanges qu’elle a pu avoir le “partenaire” (responsable de cet établissement si j’ai correctement compris). Cela semble tendu. Je perçois qu’au fil des jours Jeanne a découvert un homme qui joue d’une duplicité certaine. Le confondant, elle arrive à lui soutirer quelques vêtements pour les enfants. Cela fait presqu’une semaine que Jeanne est arrivée et depuis sa prise en charge par le “partenaire”, rien ne semble fonctionner avec lui. Ses dires et ses actes ne concordent pas nous dit-elle chaque jour… Et chaque jour cela est plus insistant.

Avant de s’endormir, Jeanne reçoit des messages de soutien de ceux qui l’aiment par le biais de cette application de communication.

.22 mars 2024.

La journée commence difficilement. Tout le linge que Jeanne avait étendu a été emporté par le vent et est de nouveau sali. Elle nous explique que le “partenaire” ne veut pas acheter de pinces à linge. Ce que j’écris peut sembler anecdotique… mais c’est la réalité de tout ce que vit et découvre Jeanne de cet homme depuis son arrivée en Côte d’Ivoire.

Aujourd’hui Jeanne a dû encore plus travailler. Elle semble à bout. Levée dès 6h30 le matin, ce n’est qu’à 21 heures passées qu’elle nous envoie son message pour nous dire qu’elle entre dans sa chambre afin de dîner et de se coucher.

Jeanne craque, elle nous annonce aussi un quelque chose qu’elle nous a caché depuis le début :
“Dès mon arrivée, on m’a volé mon argent.” Jeanne est triste, elle sent que la réalité sur place est trop dure pour être vécue sans s’y perdre elle-même.

Elle nous montre l’état d’une chambre des enfants. Cela se passe de commentaires tant on se rend compte en image de la situation.

Les messages pleuvent, ils sont tous des encouragements et des soutiens. Je pense que cela aide Jeanne à se sentir moins seule et plus forte.

Je ne connais pas bien Jeanne, mais je découvre une femme remplie de force, de volonté, de caractère, droite et stable… même au milieu de la tempête.

Jeanne prend la décision de s’échapper tant qu’elle le peut encore. Elle se sent faiblir. Elle s’est déjà attachée aux enfants et aux jeunes qui sont là. Jeanne veut dénoncer la situation dans laquelle elle se trouve… mais depuis cet endroit, elle sait déjà qu’elle ne pourra pas le faire.

Pour cette nuit, Jeanne cache son passeport. Dans ses messages, je ressens un trop plein et une peur sous-jacente. Jeanne monte son exfiltration toute seule et en cachette.

.Suite de l’aventure….

Je ne vous expliquerai pas comment elle a fait pour partir parce que je ne souhaite mettre aucune personne en danger et que je sais que cet article peut être lu partout puisqu’il est sur Internet. À l’heure où j’écris ces lignes, nous sommes le 25 mars. Jeanne est retournée à Abidjan, elle cherche son billet d’avion pour partir aujourd’hui parce que celui qu’elle avait acheté pour hier n’a pas pu être utilisé. Les derniers avions de la journée n’ont pas décollé et elle a dû rester sur place à Abidjan.

Elle vit un quelque chose qui pourrait être le scénario d’un film… C’est rocambolesque à souhait !

Je ne nommerai pas non plus les personnes qui l’ont accueillie pour cette nuit du 24 au 25 mars, mais je sais que sur le groupe WhatsApp, il y a plusieurs messages de remerciements qui sont arrivés pour eux. Merci pour votre bienveillance, votre accueil et votre gentillesse. Merci d’avoir hébergé Jeanne.

Cet article est bien long, je le sais… et malgré tout, il ne raconte pas le dixième des messages reçus et de ce qu’a vécu notre sœur en humanité, là-bas, en Côte d’Ivoire, partie pour faire le bien. Elle revient particulièrement attristée d’avoir laissé les enfants et les jeunes. Et même si nous savons – elle aussi – qu’elle n’aurait rien pu faire, seule comme elle l’était, nous sommes heureux de la savoir saine et sauve. Si vous connaissez Jeanne, n’hésitez pas à lui envoyer un message personnel. J’ai la certitude que cela sera doux à son cœur.


Jeanne, photographiée par un gentil couple avec lequel elle a discuté longuement à l’aéroport d’Abidjan.

Bonne journée…
… toujours en route vers Pâques

… avec une pensée toute spéciale pour tous les enfants qui attendent une Jeanne dans leur vie…