Dimanche 30 mars 2025 – 4e Dimanche de Carême –Messe du 2e scrutin –Homélie du P. Claude Charvet sj

« Il s’en alla et se lava ; quand il revint, il voyait » Evangile selon saint Jean 9, 1-41

Il est possible de lire ce long récit de la guérison de l’aveugle-né en proposant que l’aveugle soit le catéchumène, celui ou celle qui recevra l’eau du baptême au cours de la veillée pascale le 19 avril 2025. Pour ceux qui sont déjà baptisés depuis un certain temps ou un temps certain, cette lecture permet de retrouver ou de poursuivre tout un chemin de foi et d’être en communion avec ceux qui le vivent pour la première fois.

Chacun de nous est invité à se demander : « Est-ce que je suis un voyant ou un aveugle ? Et puis “Voyant de quoi” ? » Et c’est là que tout va se jouer : il s’agit de voir quelque chose qui ne se voit pas ! La lumière ne se voit pas, elle fait voir. Or Jésus se présente comme « Je suis la lumière du monde ». Jésus vient donner à voir, à reconnaître quelque chose qui ne se voit pas et qui est l’invisible travail de Dieu, « c’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent à lui ».

Le récit est construit comme un voyage initiatique où chaque rencontre est une épreuve : le bénéficiaire va passer de la non-vue à la vue dans tous les sens du terme. Parallèlement, les pharisiens vont faire le chemin inverse : ils disent qu’ils savent tout et à la fin ils sont mis devant l’évidence qu’ils ne savent rien et qu’ils sont aveugles. C’est Jésus qui voit l’aveugle, qui a l’initiative de la rencontre, qui tisse un lien de confiance avec cet homme, un lien gratuit. Les disciples posent alors la question que nous posons souvent : « Qu’est-ce qu’il a fait au Bon Dieu pour être né aveugle ? » Jésus répond de façon catégorique : « Ni lui n’a péché, ni ses parents, mais c’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui ! »

La cécité n’est pas une punition après un péché. C’est à partir de l’état natif de ténèbre que l’œuvre de Dieu va devenir visible. Avec beaucoup d’humour d’ailleurs Jésus fait de la boue en crachant à terre avec sa salive, il applique la boue sur les yeux de l’aveugle, comme s’il en rajoutait une couche, il le suraveugle et lui donne un ordre « Va te laver ! » et le mendiant obéit les yeux doublement fermés par sa cécité congénitale et par la boue qui justifie d’aller se laver. Quand il revient, il a les yeux ouverts, mais il n’y a plus rien à voir ! Jésus n’est plus là ! l’ancien aveugle se trouve dans la situation de tout chrétien : croire sans avoir vu, témoigner sans avoir vu. Ce qui s’est passé à la piscine de Siloé, on ne nous en dit rien. Tout le monde aura envie de savoir, mais la transformation de la cécité en vision demeure non-vue, puisque c’est l’oeuvre de Dieu.

L’oeuvre de Dieu est invisible, elle ne peut être représentée sinon par ses effets. L’œuvre de Dieu ne peut être que crue. C’est le point aveugle de notre récit, c’en est aussi la clé. « Il revient voyant clair » Les voisins sont tout surpris de ne pas le voir aveugle et dépendant… Lui aime raconter avec joie ce qui s’est passé. Mais on dirait que les voisins ont du mal à le croire, sa joie n’est pas contagieuse, elle ne saute pas aux yeux, comme si personne ne l’entendait et ne l’attendait. Le signe qu’il est devenu voyant n’est pas décodé et ne sert pas de preuve. Malgré l’authenticité de son témoignage sur cet homme qu’on appelle Jésus, rien ne peut forcer les voisins à croire… Quand les pharisiens entrent en scène et entendent la version courte du récit « Il a mis de la boue sur mes yeux, je me suis lavé et je vois », ils sont divisés sur l’interprétation du signe : « Cet homme ne vient pas de Dieu puisqu’il ne respecte pas le repos du sabbat » mais aussi « Comment un homme pécheur peut-il accomplir des signes pareils ? »

Cette zizanie entre pharisiens est masquée par la question qu’ils posent alors à l’homme qui a retrouvé la vue : « Et toi, que dis-tu de lui ? » La réponse fuse : « C’est un prophète. » C’est une réponse de croyant comme bien des catéchumènes ont pu faire dans leur lettre à l’évêque pour demander le baptême… Mais il faut aller plus loin en repassant par l’histoire familiale. Les parents reconnaissent leur fils comme étant né avec une cécité totale… mais ne veulent pas s’avancer sur le terrain du comment il voit la lumière et l’auteur du miracle : ils ont peur d’être exclus de la synagogue s’ils se prononcent sur l’identité et la provenance de Jésus. Ils renvoient leur fils à sa responsabilité et préfèrent l’assurance de leur communauté. Le fils passe alors en première ligne et va tenir l’opposition avec les pharisiens comme dans un tribunal : « Nous savons que cet homme est un pécheur ! » Lui ne sait qu’une seule chose « J’étais aveugle, et à présent je vois. » Il pousse même l’humour un peu plus loin : « Serait-ce que vous voulez vous aussi devenir ses disciples ? » Les injures pleuvent : « Nous sommes disciples de Moïse à qui Dieu a parlé. Toi, tu es disciple de cet homme et nous ne savons pas d’où il est ! » L’homme répond alors avec une grande clarté : « Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. » C’est un grand pas dans la foi que de reconnaître que Jésus vient faire le travail de Dieu. C’est la rupture totale : « Tu es tout entier dans le péché depuis ta naissance et tu nous fais la leçon » Ils le jettent dehors de la communauté juive. Jésus peut alors le retrouver et l’ancien aveugle peut le voir enfin, mais il faut qu’il pose un nouvel acte de foi : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » L’ancien aveugle choisit alors de l’appeler « Seigneur, qui est-il pour que je croie en lui ? »

Le titre de Seigneur est celui que les premiers chrétiens donnaient à Jésus ressuscité, il est plus facile à comprendre que celui de Fils de l’homme. Jésus, en pleine lumière peut alors lui dire « Tu le vois, c’est lui qui te parle. » L’ancien aveugle voit Jésus et croit. Jésus est le Seigneur, le fils bien-aimé du Père, celui qui est la lumière du monde, celui que le Père envoie pour que ceux qui ne voient pas voient. Chacun de nous peut alors se prosterner devant Jésus, reconnaître en Jésus l’envoyé du Père, entendre qu’il veut nous baptiser dans l’eau et l’Esprit Saint, croire que la lumière a vaincu définitivement toutes les ténèbres. Amen.